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Pauvre
Liban qui a misé depuis son indépendance sur une
petite armée faite plutôt pour un pays paisible,
pacifique et prospère, et non pour se défendre
contre les convoitises et les visées expansionnistes
de ses voisins !
La surprise de ce matin a été l’opération
héliportée d’un commando israélien
sur la ville de Baalbeck, aux alentours de l’hôpital
de Dar al-Hikmat. Peu après minuit, le commando israélien
a mené son opération surprise après avoir
couvert le ciel de la région par les chasseurs bombardiers
et les hélicoptères. Les israéliens tiraient
de tous côtés et étaient accompagnés
d’intenses bombardements. Ils ont fini par enlever cinq
personnes disant qu’ils sont membres supérieurs
du Hezbollah ; mais ils se sont rendus compte bien vite
qu’ils sont des bergers ! Ils croyaient savoir que
leurs deux soldats enlevés par le Hezbollah étaient
soignés dans cet hôpital et voulaient les libérer.
L’opération s’est soldée par une vingtaine
de victimes, dont trois combattants du Hezbollah et une destruction
totale du quartier. En tout cas, nous avons passé une
nuit terrible : on entendait l’aviation tonner presque
toute la nuit au-dessus de nos têtes, car les bombardiers
et les hélicoptères passaient juste à côté
de Batroun prenant la grande vallée en montant de la
mer jusqu’au Col noir de la chaîne septentrionale
des montagnes du Liban (où sont les Cèdres) pour
descendre directement sur Baalbeck. C’est le chemin le
plus court !
La grande nouvelle de la journée est incontestablement
celle du sommet religieux tenu à Bkerké avant
midi et réunissant les chefs des communautés libanaises :
Le Patriarche cardinal Sfeir, qui accueille ce sommet, le Mufti
de la République Mohammad Kabbani, le président
du Conseil supérieur chiite Abdel Amir Kabalan, le Catholicos
arménien orthodoxe Aram Ier, le patriarche syriaque catholique
Ignace Abdel Ahad, le métropolite grec orthodoxe de Beyrouth
Elias Audeh représentant le patriarche Hazim, Mgr Salim
Ghazal représentant le patriarche grec catholique Laham,
Mgr Tyroz représentant le patriarche arménien
catholique Bedros, Mgr Georges Saliba représentant le
patriarche syriaque orthodoxe Zakka, Mgr Paul Dahdah Vicaire
apostolique pour les Latins, le président du Conseil
supérieur des Eglises Réformées de Syrie
et Liban Dr Salim Sahyouni, le représentant de la communauté
druze Cheikh Nouhad Hariz, ainsi que les membres du Comité
national pour le dialogue islamo chrétien.
Accueillant le sommet, le patriarche Sfeir a déclaré :
« Nous ne doutons pas que le but de ce qui se passe
chez nous est de monter les communautés libanaises les
unes contre les autres, de distiller dans le peuple les sentiments
de haine, de rancoeurs, d’accusations réciproques.
Mais le peuple libanais, en dépit de tout, a su faire
preuve de solidarité et de sang-froid. Le Liban a été
et sera toujours un modèle de convivialité entre
diverses communautés religieuses, et il ne fait pas de
doute que cette caractéristique gêne ceux qui souhaitent
notre disparition…Un cessez-le-feu et un règlement
radical de ce problème sont nécessaires. Il faut
appuyer les efforts de l’Etat pour étendre son
autorité sur l’ensemble du territoire national.
Nous estimons que les sept points proposés par le Premier
ministre Fouad Siniora remplissent cette fonction ».
A l’issue de la réunion, M. Mohammad Sammak, coprésident
du comité, a lu le communiqué final qui affirme :
« A l’heure où le Liban était
toujours en train de panser les plaies infligées par
la série des guerres de discorde qui ont duré
quinze ans (1975-1990),
A l’heure où le Liban était absorbé
dans la reconstruction de son infrastructure économique
et sociale détruite par ces guerres stériles financées
et aiguisées par des forces étrangères
diverses.
A l’heure où le Liban a souffert grandement de
voir son sol exploité comme arène de batailles
pour les guerres des autres.
Et alors que le Liban a réussi à réaffirmer
son unité interne et son engagement absolu au service
des constantes nationales sur lesquelles il repose, à
commencer par la liberté, l’indépendance,
la convivialité entre ses multiples familles religieuses,
Le Liban est actuellement l’objet d’une agression
israélienne , dont le moins qu’on puisse dire est
que sa barbarie et sa capacité de destruction reflètent
la haine et le désir de se venger du Liban plus que la
volonté de réagir à l’enlèvement
de deux soldats israéliens. Ce crime abject perpétré
par les Israéliens à Cana dépasse en monstruosité
tout ce qui peut s’imager, et incarne cette haine du Liban
et des Libanais.
Les chefs des communautés religieuses chrétiennes
et musulmanes au Liban réunis en sommet religieux à
Bkerké, siège du patriarcat maronite, pour débattre
des conséquences de la vile agression israélienne,
saluent pour commencer l’Armée libanaise et ses
martyrs, en ce jour où elle célèbre sa
fête, comme ils saluent la Résistance et ses martyrs,
ainsi que les civils innocents qui ont sacrifié leurs
vies pour défendre le Liban. Ils implorent de Dieu le
Très Haut qu’Il les protège par sa Miséricorde,
qu’Il ait compassion de la patrie libanaise et qu’il
repousse l’ennemi israélien.
Ils affirment en outre les positions suivantes :
1-Le sommet condamne l’agression israélienne et
la considère comme un crime de guerre contre le Liban
et les Libanais. Il invite la communauté internationale
à œuvrer pour un cessez-le-feu immédiat et
à la levée du blocus inique.
2-C’est Israël qui assume la responsabilité
morale et matérielle des victimes civiles – familles,
hommes, femmes et enfants – tombés durant la guerre,
ainsi que des destructions infligées aux habitations,
institutions et infrastructures économiques nationales,
et il doit en répondre devant les instances internationales.
3-La société civile, dans toutes les composantes
communautaires et régionales du Liban, s’accorde
à reconnaître aux populations déplacées
le droit d’être accueillies et aidées, afin
que leurs épreuves soient allégées le plus
possible. Elle considère en outre que l’agression
est dirigée contre tous les Libanais qui sont unanimes
dans la manifestation de leur loyauté à l’égard
de leur patrie, et qui tiennent à ce que toutes les décisions
reflètent cette loyauté et que les intérêts
supérieurs de l’Etat soient ménagés.
4-Le sommet exprime son attachement à l’unité
nationale comme garante de l’existence du Liban, État
et société. Il avertit que l’agression israélienne
vise à porter atteinte à cette unité, et
à pousser le Liban et la région arabe tout entière
à une discorde qui n’épargnera rien ni personne.
L’unité nationale est et restera la base fondamentale
de la résistance à l’occupation israélienne
dont le Hezbollah, qui représente un pan fondamental
de la société libanaise, incarne l’une
des composantes.
5-Le sommet appuie les efforts de l’État, représenté
par le Conseil des ministres, auprès des instances internationales
concernées pour rétablir la souveraineté
libanaise et l’étendre sur l’ensemble du
sol national, de l’espace aérien et des eaux territoriales.
Il demande en particulier un retrait israélien immédiat
des fermes de Chebaa, et l’adoption du plan en sept points
défini par le Premier ministre à Rome et approuvé
à l’unanimité par le Conseil des ministres
(…).
6-Le sommet insiste sur le principe de l’égalité
en droits et en devoirs devant la loi de tous les Libanais et
demande son application à tous, sans discrimination ni
favoritisme (…). Le rétablissement de l’autorité
de l’État sur l’ensemble du pays est la constante
nationale qui unit les Libanais, qui y trouvent leur salut et
leur garantie contre les maladies des divisions et de la discorde.
7-Le recouvrement par l’État de son entière
souveraineté et de ses responsabilités sur l’ensemble
du territoire libanais constitue le socle national rassemblant
tous les Libanais, qui y trouvent leur salut par l’extension
de l’autorité de l’État sur l’ensemble
du territoire et sur tous les plans, politique, sécuritaire,
judiciaire et social, conformément à l’esprit
et à la lettre de l’accord de Taëf, dont toutes
les clauses doivent être appliquées, et l’engagement
à partager la décision nationale et de réserver
cette décision à la seule autorité libanaise,
la remise en vigueur de l’accord de cessez-le-feu de 1949
par une résolution du Conseil de sécurité,
ce qui privera Israël de tout prétexte pour attaquer
de nouveau le Liban et son peuple.
8-Le sommet demande aux pays frères et amis qui appuient
la cause juste du Liban d’œuvrer avec les institutions
humanitaires spécialisées à mettre au point
un plan extraordinaire pour la reconstruction de ce que l’ennemi
israélien a détruit ».
Ce sommet est venu juste à point pour redonner du moral
aux Libanais, tous les Libanais chrétiens et musulmans,
et confirmer l’unité nationale qui s’est
soudée depuis le début de cette guerre destructrice
et meurtrière. Tous les Libanais, après avoir
accueilli avec grande satisfaction la nouvelle du sommet à
Bkerké, étaient collés à leurs postes
de télévision pour écouter « religieusement »
le communiqué que lisait par M. Sammak, homme réputé
par sa modération et son ouverture. Il nous a donné
une bouffée d’oxygène dans une marée
de nouvelles et d’images asphyxiantes ! Nous continuerons
à résister et à défendre nos droits
à avoir un pays libre, souverain et paisible ; un
Pays-Message !
Sur le terrain, l’offensive terrestre s’est considérablement
intensifiée à la frontière. Les Israéliens,
voulant avancer à tout prix, ont ouvert quatre nouveaux
fronts à Taïbé, Kfarkila, Adeissé
et Aïta el-Chaab. De très violents combats avaient
lieu le long de la journée. Mais les bombardements n’ont
pas cessé, notamment sur la région de Tyr et Baalbeck.
Concernant la diplomatie, les ministres des Affaires Etrangères
de l’Union européenne se sont retrouvés
en réunion extraordinaire pour débattre de la
position à prendre vis-à-vis de la guerre en cours
au Liban. La présidence finlandaise de l’UE avait
proposé que l’Union appelle à un « cessez-le-feu
immédiat » ; mais cette expression qui
devait être approuvée à l’unanimité,
a été rejetée par plusieurs capitales proaméricaines
comme Londres, Berlin, La Haye, Varsovie et Prague qui préféraient
préconiser une « cessation immédiate
des hostilités en vue d’un cessez-le-feu durable » ;
car « l’appel à un cessez-le-feu immédiat
brûlait les étapes, les conditions politiques n’étant
pas réunies ». Mais la France n’a pas
baissé les bras ; M. Douste-Blazy S’est félicité
cependant que l’UE « ait su parler d’une
seule voix ». « C’est une étape
importante, a-t-il ajouté. L’Union européenne
vient aider la résolution proposée par la France
au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Après
la cessation des hostilités, il faut réunir les
conditions d’un accord politique indispensable pour obtenir
un cessez-le-feu durable ».
Entre temps, les sudistes continuent de fuir par dizaines de
milliers craignant les menaces israéliennes.
19h45 : On m’appelle de Beyrouth pour me dire que
deux familles, du nom Chalhoub, rescapées dimanche du
massacre de Cana, cherchaient un appartement à louer
à Batroun. J’étais dans la montagne en pleine
tournée. Mais il m’a suffi d’un coup de fil
pour leur trouver ce qu’il faut.
Mais il fallait accueillir les familles qui arrivaient complètement
démunies.
23h15 : Je rentre d’une longue tournée dans
le diocèse. J’ai été même jusqu’à
la montagne, à Tannourine, (1400 m. d’altitude),
où l’on ne pensait pas que des réfugiés
puissent arriver. Or, il y a des centaines, chrétiens
et musulmans, logés dans des écoles, des salles
paroissiales, des salles de clubs sportifs, ou chez des particuliers ;
des familles échappées à la hâte
de leurs maisons pour trouver n’importe où un refuge.
Il suffisait de les entendre raconter l’enfer qu’ils
viennent de fuir ! Que de souffrances !
J’étais accompagné des jeunes qui se chargent
de distribuer l’aide humanitaire de tous genres ;
ils représentent tous nos mouvements d’Eglise,
nos associations et nos clubs. Ils sont tellement motivés
qu’ils trouvent du plaisir et éprouvent une joie
profonde en se dévouant et en apportant ce qu’ils
ont à disposition « à l’un de
ces plus petits, frères de Jésus » !
(Mt 25,40). Ils sont sûrs, en tout cas, d’apporter
leur cœur !
En fin de tournée, je suis passé à notre
siège central, à Batroun, où l’on
dépose l’aide qui nous arrive. Grande surprise !
Le centre est déjà rempli ! Et pourtant on
l’avait vidé avant de partir ! L’aide
nous arrive de partout ; mais surtout des gens sur place
qui ne cessent de répondre à notre appel en apportant
tout ce qu’ils peuvent et de toute nature : draps,
vêtements et souliers (surtout des neufs, offerts ou achetés
directement dans les magasins), nourriture, médicaments,
jouets …
Seigneur, comment ne pas vous rendre grâce pour ce que
nous vivons au milieu de la tempête ! Dans ma prière
de la nuit, je vous louerai pour m’avoir gardé
ici au milieu de mon peuple !
Mercredi
2 août 2006, fête de Saint Etienne
6h00 : ma méditation de ce matin, avant d’aller
célébrer l’eucharistie, est centrée
sur la « lapidation d’Etienne »
(Actes7, 54-60) : « Tandis qu’ils
le lapidaient, Etienne prononçait cette invocation :
Seigneur Jésus, reçois mon esprit. Puis il fléchit
les genoux et lança un grand cri : Seigneur, ne
leur compte pas ce péché ».
Je voudrais dire avec Saint Etienne, et au nom des enfants de
Cana : Seigneur, ne leur compte pas ce péché !
Nous sommes les fils du Père, les frères et les
disciples de Jésus. Nous sommes capables de pardonner.
Notre Amour est beaucoup plus grand que leur haine ! Y
aura-t-il peut-être des Saul parmi eux qui se convertiront
en Paul ! Nous sommes sûrs, en tout cas, que le sang
des martyrs est la semence pour un nouveau Liban !
12h30 : le secrétaire du Patriarcat maronite, Mgr
Joseph Taouk, lit à la presse le communiqué de
la réunion mensuelle de l’Assemblée des
Evêques maronites tenue à Dimane sous la présidence
du Patriarche Sfeir.
Il est dit :
« 1- La situation qui s’aggrave impose à
tous de faire preuve de retenue et de s’abstenir de tout
propos ou acte susceptible de nuire à l’unité
nationale. Nul d’entre nous n’ignore que cette unité
est notre arme la plus efficace dans la guerre féroce
menée contre le Liban.
2- Les pertes considérables humaines et matérielles
contraignent tous les Libanais à se ranger derrière
l’Etat, seul à même de défendre les
droits de la nation et de ses fils et de garantir à ces
derniers leur avenir.
3- La communauté internationale et en particulier les
Nations Unies observent avec inquiétude ce qui se déroule
au Liban. Elles sont appelées à imposer un cessez-le-feu
immédiat, épargner au Liban davantage de victimes
et de pertes, rejeter tout obstacle entravant le retour des
déplacés chez eux et les aider à reconstruire
sans délai leurs villes et villages.
4- Les Pères font leur la déclaration du sommet
religieux réuni hier à Bkerké qui a eu
des échos favorables au Liban et à l’extérieur.
5- Le projet de nouveau système mis au point par les
parties concernées pour le Proche-Orient n’est
pas de nature à modifier la donne au Liban sur le plan
de la composition démographique et de la convivialité,
sauf si une fraction de ses fils prend le dessus sur l’autre
et la met à l’écart. Auquel cas, c’est
le Liban en tant que message et modèle qui serait mis
à l’écart.
6- Les Pères attirent l’attention sur les habitants
de la zone frontalière restés sur place et qui
ont un besoin urgent d’aide humanitaire. Il semble que
les organisations concernées ne parviennent pas à
les atteindre facilement. C’est pourquoi les Pères
exhortent les autorités concernées à répondre
à leurs appels ».
Sur un autre plan, le ballet diplomatique s’intensifie
à Beyrouth. Les ministres des Affaires Etrangères
égyptien, jordanien et espagnol sont à Beyrouth
pour succéder au ministre français qui s’active
sur tous les fronts.
Le ministre égyptien, M. Abou el-Ghaith, a souligné
qu’il « n’existe aucune caution arabe
à l’offensive israélienne au Liban, mettant
l’accent sur la volonté égyptienne de parvenir
rapidement à un cessez-le-feu ». Et tout ce
ci pour répondre aux accusations adressées par
des Libanais aux Pays arabes restés en silence face au
drame du Liban.
Le ministre jordanien, M. Khatib, a réaffirmé
de son côté « le soutien de Amman à
la position prise et aux efforts déployés par
le gouvernement libanais pour parvenir à un cessez-le-feu.
Par cette visite, la Jordanie veut manifester son soutien total
au Liban et au plan de paix de M. Siniora ».
Quant au ministre espagnol, M. Moratinos, il a insisté
sur la nécessité « que le Hezbollah
et Israël acceptent un cessez-le-feu dès que la
décision du Conseil de Sécurité aura lieu.
Il est essentiel que toutes les parties qui participent au conflit
acceptent la légalité internationale représentée
par le Conseil de Sécurité ». On a
su par ailleurs que Mme Condoleeza Rice a donné son accord
pour une visite à Damas du ministre espagnol ! M.
Moratinos s’est rendu, en effet, à Damas où
il a rencontré son homologue syrien, M. Moallem, malgré
les « critiques acerbes de Washington »
(est-ce pour l’apparence ?). Il a transmis au régime
syrien un message au nom de l’Union européenne
qui affirme en substance : « laissez le
Liban décider son sort et appliquer le plan Siniora ».
En tout cas rien n’a filtré officiellement de la
rencontre.
Sur le terrain, les bombardements israéliens se poursuivent
en s’intensifiant sur toute la zone frontalière,
la ville de Tyr, la Banlieue sud de Beyrouth et Baalbeck ;
ils ont atteint même le Akkar, extrême nord pour
détruire plusieurs ponts sur la route internationale
du littoral. De l’autre côté, les tirs de
missiles du Hezbollah continuent sur l’intérieur
d’Israël.
On a compté 320 missiles pour la seule journée
d’aujourd’hui.
Jeudi 4 août 2006,
Nous notons en matinée la visite de l’ambassadeur
des Etats-Unis, M.Jeffrey Feltman, à Dimane où
il a eu un entretien d’une demi heure avec Sa Béatitude
le Patriarche Sfeir. A sa sortie, il a lu une note écrite :
« Ma dernière visite ici s’est effectuée
à un moment heureux. Ce jour-là, c’était
l’été dernier, le Parlement avait franchi
un pas significatif en direction de la réconciliation
nationale et l’unité, en votant la loi d’amnistie.
Je viens aujourd’hui à Dimane avec une profonde
tristesse au cœur, à cause des développements
dramatiques des dernières semaines. Je suis profondément
désolé pour le sang innocent répandu dans
ce conflit terrible, et je compatis à l’immense
déception des Libanais dont les rêves de stabilité,
d’unité et de prospérité ont été
si durement compromis. Le sommet islamo-chrétien qui
s’est tenu à Bkerké nous remet à
l’esprit la grande tradition libanaise de tolérance
religieuse et de convivialité. Le message des chefs religieux
est une source d’inspiration pour tous. Le Liban est et
demeurera la patrie de la liberté, de la démocratie
et des droits de l’homme… ». Oui, Merci !
A New York, on a su que le nouveau projet de résolution
proposé par Paris est toujours à l’étude.
Mais un rapprochement entre les deux points de vue français
et américain se concrétise, et l’on nous
promet une décision de cessez-le-feu dans les prochains
jours !
Entre temps, les combats font rage autour des 4 axes frontaliers,
et les bombardements israéliens n’ont pas cessé.
En soirée, M. Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, est
apparu à la télévision pour faire une déclaration
musclée mais avec un ton très calme : « La
Résistance a montré sa capacité é
détruire un grand nombre de chars et de blindés
israéliens qui sont parmi les plus modernes. Les moujahidins
combattent en hommes déterminés et prêts
au sacrifice. Cela a constitué une surprise pour l’ennemi…
Tout le territoire libanais est déjà la cible
de bombardements israéliens. Mais je leur dis :
vous menacez de bombarder notre capitale ; dans ce cas
nous bombarderons la capitale de votre entité agressive…
Le président Bush est responsable de tout ce qui se passe
depuis le début de l’offensive israélienne.
Olmert et son armée ne sont que les instruments…
Je dis aux Libanais : n’oubliez pas que c’est
cela l’Administration américaine qui se dit l’amie
du Liban, et qui dit vouloir que le Liban soit un exemple au
Proche-Orient. Le Liban ne sera ni américain ni israélien,
ni un point d’ancrage pour ce que souhaitent (le président)
Bush et (la Secrétaire d’Etat) Rice… ».
18h40 : je viens de rentrer d’une tournée
dans les centres d’accueil de la montagne qui se remplissent
de jour en jour. Là aussi, j’ai vécu de
nouvelles expériences qui remontent le moral. Juste avant
de descendre, j’étais au village de Kfarhelda dans
un grand immeuble où logent six familles du nom de Hammadé
et Arab. L’accueil fut très émouvant. A
peine ils m’ont vu, en prêtre, ils m’ont embrassé
en criant : « Abouna (Père), nous sommes
une famille antonine ! Oui, antonine, puisque nous avons
tous été éduqués chez les sœurs
antonines de Nabatiyeh ». (Les sœurs antonines
maronites tiennent, en effet, un lycée dans cette ville
frontalière chiite depuis de longues années, et
font un travail extraordinaire. Je les avais visitées
à plusieurs reprises pour les encourager dans leur mission.
Leur lycée compte plus de 3200 élèves,
tous chiites à l’exception de quelques chrétiens).
Nos trois filles viennent de passer leur bac fin juin avec grand
succès. Nos quatre jeunes garçons et filles que
vous voyez devant vous sont actuellement à l’Université
Antonine à Beyrouth. Ils sont tous membres de Caritas
Liban et ont participé activement à Nabatiyeh
et Sayda à la Collecte annuelle de Caritas en mars et
avril derniers ! (J’avais avec moi le responsable
diocésain de Caritas). Nous vous assurons, Abouna, que
les sœurs nous ont acquis à la charité chrétienne.
Nous les admirons pour leur courage et leur témoignage.
La preuve est qu’elles sont restées sur place avec
des dizaines de personnes dans l’abri du lycée,
alors que nous, nous avons fui ! Comment pouvons-nous oublier
leur abnégation et leur charité gratuite ?
Priez pour que nous rentrions très vite dans nos maisons
même détruites ! ».
22h15 : Je rentre au presbytère après avoir
célébré la Messe de 19h00 et la procession
du Saint Sacrement et vécu deux heures d’adoration
intenses. La cathédrale était pleine de fidèles
venus prier avec la congrégation du Sacré-Cœur,
comme tous les jeudis ; ils étaient même plus
nombreux, malgré la chaleur (33°) et l’humidité
très forte. J’avais choisi pour thème :
« De l’affliction à la joie »
(Jn 16, 16-24). « En vérité, en vérité,
je vous le dis, vous allez gémir et vous lamenter tandis
que le monde se réjouira ; vous serez affligés
mais votre affliction tournera en joie. Lorsque la femme enfante,
elle est dans l’affliction puisque son heure est venue ;
mais lorsqu’elle a donné le jour à l’enfant,
elle ne se souvient plus de son accablement, elle est toute
à la joie d’avoir mis un homme au monde. C’est
ainsi que vous êtes maintenant dans l’affliction ;
mais je vous verrai à nouveau, votre cœur alors
se réjouira et cette joie nul ne vous la ravira ».
« En méditant ces paroles, ai-je expliqué,
je renouvelle ma foi. Oui, je crois fermement en Jésus
Christ, mon Seigneur et mon Dieu, mort et ressuscité
pour nous procurer la Vie et la Joie. Je crois que nous sommes
en train de vivre les douleurs et les gémissements de
l’enfantement du Nouveau Liban. Mes paroles peuvent paraître
absurdes en ces temps d’épreuve insupportable où
le Mal semble triompher, comme à la mort de Jésus
sur la Croix. Mais non ; Jésus a triomphé
de la mort et nous a donné la Vie. C’est maintenant
que nous avons à professer notre Foi avec courage et
ténacité et la vivre en témoignant de l’Espérance
qui nous habite ! C’est maintenant que nous avons
à résister et à persévérer
jusqu’à l’enfantement ; et alors nous
oublierons notre accablement ! ».
Vendredi
4 août 2006,
7h30 : je viens de terminer la célébration
de la Messe à l’hôpital de Batroun. Et juste
avant de commencer la tournée des malades, des bombardements
proches tonnent à nos oreilles. On saute à la
télé : les israéliens viennent de
bombarder le grand pont de Mameltein, juste à côté
du Casino du Liban, coupant l’autoroute vers Beyrouth.
Trois minutes après, ils bombardent le pont de Halate,
à l’entrée de Jbayl ; trois minutes
après, c’est le tour du pont de Madfoun, à
l’entrée de Batroun et de la région du Liban-nord.
Il est 7h40 exactement. J’assiste en direct à l’événement,
car de l’hôpital je vois Madfoun. On s’attendait
à cette frappe ! On en parlait d’ailleurs
depuis quelques jours ! Dix minutes après, les ambulances
de la Croix Rouge arrivent à toute vitesse à l’hôpital.
Je descends à l’urgence pour aider à accueillir
les blessés. Quelle ne fut pas ma surprise en reconnaissant
parmi eux ma cousine Marie-Rose, la soeur du Père Boutros,
et son mari Antoine. Elle s’est jetée dans mes
bras ne tenant pas le coup et tombant en pleurs. Elle n’avait
rien fort heureusement, mais elle était encore sous le
choc car son mari a été grièvement blessé
à l’épaule par un éclat de bombe !
Il y a trois victimes, dont un soldat, et une dizaine de blessés.
L’urgence est déjà toute maquillée
de sang. Les médecins se sont précipités
et ont commencé leur travail. Notre Antoine est encore
éveillé et doit subir une opération ;
mais les médecins, dont un cousin, m’ont assuré
qu’il s’en tirera. Les autres blessés aussi,
à l’exception d’un seul qui est vraiment
déchiqueté et devrait être probablement
amputé des jambes !
Seigneur, pourquoi toute cette violence aveugle et inadmissible
?
Toutes ces victimes innocentes sont-elles des moujahidins du
Hezbollah ? Ou bien est-ce la volonté de tuer et
de détruire pour faire peur ?
Une demi-heure après, j’ai réussi à
calmer Marie-Rose et à appeler la famille et surtout
à parler avec Père Boutros à Paris !
Marie-Rose travaille en effet à l’hôpital
de Notre Dame de secours à Jbayl, et son mari au ministère
des télécommunications au bureau de Jbayl. Ils
ont l’habitude de prendre tous les matins ce chemin et
à cette heure-ci pour être à leur travail
à 8h00. Le bombardement a eu lieu quand ils venaient
de passer sous le pont. Un éclat d’obus est passé
dans la voiture entre les deux atteignant le bras droit d’Antoine.
Miraculeusement, ils sont restés en vie. Ils n’ont
pas cessé de prier.
A 12h15, je rentre au presbytère après avoir fait
le tour de l’hôpital et de la ville de Batroun.
Les gens sont affolés ; ils se sont précipités
aux stations d’essence pour faire le plein et aux supermarchés
pour se munir de provisions ! Je devais les calmer et leur
donner du moral ; une tâche difficile à un
moment pareil ! A 10h30, il n’y avait presque plus
personne dans les rues. Batroun, ville déserte !
Du jamais vu ! Ils ont peut-être raison. Les
Israéliens, en bombardant les trois ponts plus importants
sur l’autoroute Tripoli-Beyrouth, ont réussi à
détruire les artères principales et coupé
toute communication et surtout l’acheminement de l’aide
humanitaire par voie terrestre entre Tripoli et Beyrouth !
On m’a appelé à la sous-préfecture.
C’est le cas depuis le début de la guerre, car
on coordonne tout ensemble. Je me présente. Mme le sous-préfet
voulait me parler au téléphone : « Je
ne viens pas au bureau ce matin, ni les employés, a-t-elle
dit. Vous pouvez gérer la situation avec les officiers
de la gendarmerie et de l’armée ! ».
Ils étaient en effet débordés par le fait
des conséquences du bombardement de Madfoun : accueillir
les familles des victimes et des blessés et les tranquilliser,
ainsi que les réfugiés qui arrivaient à
Batroun.
Nous avons réussi la tâche.
Les bombardements israéliens n’ont pas cessé,
et les chasseurs bombardiers ne se sont pas contentés
de détruire les quatre ponts de ce matin faisant cinq
victimes et 18 blessés, mais ils ont provoqué
un nouveau massacre à la localité frontalière
libano-syrienne de Kaa. Le raid a visé le bâtiment
des douanes et un bâtiment attenant contenant une chambre
frigorifique faisant plus de 40 morts et autant de blessés !
Le raid est intervenu alors que des ouvriers employés
d’une exploitation agricole libanaise triaient fruits
et légumes dans une chambre froide et remplissaient un
camion frigorifique stationné près des douanes.
Un premier raid avait visé auparavant l’exploitation
agricole elle-même.
Sur le front sud, de violents combats continuent d’opposer
les combattants du Hezbollah à l’armée israélienne
à Taïbé, Aïta el-Chaab et Bint Jbayl.
Le Hezbollah continue de son côté de tirer des
roquettes et des missiles sur différentes localités
israéliennes, dont celle de Hadera non loin de Tel-Aviv.
1930 : je viens de terminer une tournée dans Batroun ;
la vie revient petit à petit, mais les gens restent attentifs
et n’osent pas trop se montrer.
Samedi
5 août 2006,
6h00 : les nouvelles de ce matin nous rapportent qu’un
commando israélien a échoué une opération
héliportée à l’entrée nord
de la ville de Tyr. A 3h30, et après des bombardements
intenses, des soldats israéliens, portant la tenue de
l’armée libanaise, sont venus par les champs d’orangers
et de bananiers vers le poste de garde de l’armée
libanaise à l’entrée de Tyr. Les reconnaissant,
l’armée a réagi et les combattants du Hezbollah
aussi. De violents combats ont eu lieu. Les israéliens
ont usé de leurs forces de frappe aérienne pour
couvrir leur retrait emportant un soldat mort et des blessés.
Le bilan de l’opération est de sept victimes, dont
un soldat libanais, vingt blessés et énormément
de destruction.
A midi, j’ai eu une réunion avec les responsables
des mouvements de jeunes qui assurent la permanence dans les
centres d’accueil pour échanger nos expériences
et mettre au point le programme qui assurera la constance dans
notre action. Il fallait écouter nos jeunes témoigner
de ce qu’ils vivent et avec quel enthousiasme ! Ils
sont prêts à prêter leurs services à
leurs frères et sœurs réfugiés. « Il
y a un lien d’amitié qui est né entre nous »,
ont-ils affirmé, « notamment avec les enfants
et les jeunes qui se sont attachés à nous et nous-mêmes
à eux ».
Durant la journée, les bombardements n’ont pas
cessé atteignant aussi le Akkar dans le nord et la Békaa
et détruisant des ponts reliant le nord au Mont Liban
et la Békaa avec le Mont Liban et Beyrouth. Le Liban
est coupé désormais en pièces détachées sans
possibilité de communication entre elles!
Le bilan de vingt-cinq jours de guerre est déjà
très très lourd : 993 victimes recensées
jusqu’à maintenant, 3322 blessés, près
d’un million de réfugiés et énormément
de destructions ! Et l’on nous annonce qu’une
première ébauche de solution franco-américaine
est déjà mise au point à New York.
Attendons voir.
Le projet de résolution se précise de plus en
plus à New York, alors que le secrétaire d’Etat
adjoint américain, M. David Welch est arrivé à
Beyrouth. Il a eu des entretiens avec le président de
la Chambre, M. Berry, et le Premier ministre, M.Siniora, avant
de rencontrer des leaders du 14 mars au domicile de la ministre
des Affaires sociales, Mme Moawad. Ses pourparlers avec les
responsables libanais ont achoppé sur la rapidité
du retrait des troupes israéliennes. M. Welch a affirmé
que les « Etas-Unis sont déterminés
à clore pour toujours l’actuelle période
de violence au Liban », plaidant pour le déploiement
de force internationale et un accord politique.
En fin d’après-midi.
Le Conseil des ministres s’est réuni, présidé
par le président de la République, pour suivre
les débats en cours au Conseil de Sécurité.
En fin de séance, le gouvernement a décidé
de se rabattre, comme position ferme et non négociable,
sur le projet de règlement en sept points présenté
par le Premier ministre à la Conférence de Rome ;
projet qui depuis a été adopté par le gouvernement,
le sommet religieux de Bkerké et l’Organisation
de la Conférence islamique à Kuala Lumpur.
Dimanche 6 août 2006,
fête de la Transfiguration de Notre Seigneur Jésus
Christ sur le Mont Hermon (dit-on), au sud du Liban, où
se déroulent actuellement les combats les plus violents !
Il avait donné à Pierre, Jacques et Jean un avant
goût de la Gloire qui les attendrait au Royaume. « Il
est bon que nous soyons ici », lui dit Pierre. Mais
ils ont du revenir sur terre pour continuer leur vie, porter
leur croix et mériter cette Gloire.
Saint Etienne, que nous venons de fêter, a su mériter
cette Gloire en se sacrifiant pour sa foi en Jésus Christ
et en devenant le premier martyr. Il faut dire que les enfants
de Bethléem l’avaient précédé !
Les enfants de Cana l’ont suivi en devenant les offrandes
pour le sacrifice du Liban. Ils sont morts pour que le Liban
continue de vivre et d’être un « Pays-Message » !
Nous passons par des jours difficiles, très difficiles.
Mais nous savons que les jours qui viennent nous porteront la
paix, la joie, la dignité et la liberté ;
et ces valeurs « nul ne nous les ravira » !
(Jn 16,22).
A 9h00, nous avons célébré, à l’invitation
des jeunes du Mouvement Marial, la Messe pour la Paix au Liban
et au Proche-Orient. La cathédrale était pleine
de monde. Les enfants sont entrés avec, à la main,
les pièces en couleur du puzzle de la carte géographique
du Liban ; ils les ont collés sur un grand tableau
dressé à droite de l’Autel. Ils ont voulu
exprimer leur volonté de reconstruire le Liban détruit
par la haine et la violence, pièce par pièce et
région par région ! Quel témoignage
de volonté, de solidarité et de foi inébranlable !
A l’offertoire, ils ont porté une cuvette remplie
de terre du Liban pour nous rappeler que c’est une terre
sainte, un cèdre du Liban pour nous rappeler qu’il
est toujours vert et qu’il a résisté à
des milliers d’invasions, une colombe pour nous rappeler
la Paix à venir, et enfin le pain et le vin fruit du
travail de nos pères et mères dans la dignité.
A la prière des fidèles, deux de nos jeunes qui
assurent la permanence dans les centres d’accueil ont
donné leur témoignage poignant qui a ému
tout le monde. Bref Nous avons « vécu »
une Eucharistie à l’image de celle des premiers
chrétiens ! Seigneur nous te rendons grâce
en ce jour de la transfiguration.
Le projet de résolution franco-américain est remis
au Conseil de Sécurité pour être débattu.
Les réactions ne se sont pas fait attendre. La première
est venue du président de la Chambre. M.Berry a tenu
une conférence de presse pour annoncer « l’opposition
de tout le Liban, sans exception aucune » à
ce projet. « Le Liban rejette tout document qui n’est
pas compatible avec le plan de paix en sept points »
du Premier ministre, estimant que le projet de résolution
franco-US « ramène le pays à la période
antérieure au 24 mai 2000 » (date à
laquelle Israël a retiré ses troupes du pays), « mais
sans les arrangements d’avril »1996. Il a rejeté
d’emblée le texte soumis au débat.
A Paris, le Quai d’Orsay, par la voix du ministre Douste-Blazy,
a assure avoir « pris note » des demandes
du Liban. « On a pris note bien sûr des demandes
du Premier ministre libanais que j’ai eu il y a quelques
heures au téléphone », a-t-il déclaré,
soulignant toutefois qu’il fallait que le Liban comprenne
qu’un accord « ne se fait qu’à
deux ». Tout de suite après, le président
Chirac a déclaré que « la résolution
soumise au Conseil de Sécurité doit prendre en
compte les préoccupations de tous ».
D’un autre côté, le ministre syrien des Affaires
Etrangères, M. Moallem, et précédant la
réunion ministérielle des pays arabes qui se tiendra
demain à Beyrouth, est arrivé à Beyrouth.
Après avoir rencontré les trois présidents
de la République, de la Chambre et du Conseil des ministres,
il a exprimé son soutien « infaillible »
au Hezbollah et souligné l’opposition de la Syrie
au projet de résolution « qui mènerait
droit à une guerre civile au Liban ».
Sur le terrain, le Hezbollah a bombardé un campement
militaire israélien à proximité de la ville
de Kyriat Shmona faisant douze tués dans les rangs des
soldats. Les représailles israéliennes ne se sont
pas fait attendre ; l’aviation a bombardé
le sud, la banlieue sud de Beyrouth et la Békaa faisant
dix tués et plusieurs blessés, et détruisant
encore des routes reliant la Békaa à Beyrouth
et le Nord.
16h35 : Je viens de rentrer d’une tournée
dans le diocèse. Je suis arrivé jusqu’à
Tannourine où j’ai rencontré les curés
et discuté avec eux la situation des réfugiés
dans leurs paroisses et de la possibilité d’acheminer
l’aide humanitaire jusqu’à la montagne. Ce
qui m’a frappé, en effet, c’est que je n’ai
quasiment pas croisé de voitures ! Les gens se cantonnent
chez eux à cause de la pénurie d’essence
qui s’aggrave de jour en jour. Nous réussissons
à en avoir encore un peu, par des amis propriétaires
de stations d’essence, mais juste pour assurer l’acheminement
des provisions à nos centres d’accueil.
Lundi 7 août 2006,
L’aviation n’a pas cessé la nuit de tourner
au-dessus de nos têtes. Les Israéliens préparent-ils
une riposte ?
Je commence la journée tôt comme d’habitude :
à 5h00, j’effectue ma marche matinale en priant
mon rosaire ; puis je prépare la Messe de 7h00 que
les fidèles vivent avec nous intensément. Ils
prient et espèrent à chaque jour qui se lève
que la paix reviendra !
A 10h30, j’ai effectué une tournée dans
les centres de Batroun avec notre Evêque Mgr Saadé.
Il a été doublement impressionné, par nos
jeunes si enthousiastes d’être là et de vivre
une expérience inégalable, d’un côté,
et de l’autre par la réaction des déplacés
qui lui ont raconté leurs dures épreuves et l’accueil
fraternel qu’ils ont trouvé auprès des Batrounais,
insistant sur le fait que l’épreuve nous a réuni
et que « nous n’aurons désormais qu’une
seule appartenance, celle du Liban ». De son côté,
Mgr Saadé a confirmé notre unité et notre
solidarité et a souhaité que la guerre se termine
au plus vite pour permettre à chacun de regagner sa terre
et que nous puissions reconstruire dans le même élan
de solidarité notre cher pays.
13h00 : Le sommet des ministres des Affaires Etrangères
des pays de la Ligue arabe est réuni à Beyrouth
en séance extraordinaire pour discuter du « soutien
à donner au Liban » en ce moment très
critique de son histoire. Les ministres sont au complet ;
22 pays sont représentés autour du Secrétaire
général de la Ligue arabe, M.Amr Moussa. Ils étaient
arrivés à l’aéroport de Beyrouth
à bord de trois avions, à l’exception du
ministre syrien M. Moallem, et un autocar les a amenés
au Grand Sérail, au Centre ville.
C’est le Premier ministre, M.Siniora, qui a ouvert la
séance en lisant son texte d’un ton posé
mais très ému, et retenant ses larmes à
deux reprises. Il a fermement demandé l’appui du
monde arabe au Liban, affirmant rester attaché au plan
en sept points entériné par son gouvernement et
par le sommet religieux de Bkerké. « Nous
voulons l’appui des Arabes, du monde islamique, du monde
chrétien et de toute la communauté internationale
pour arrêter l’agression, préserver l’indépendance
et la souveraineté du Liban.
Nous voulons cet appui pour sauver ce modèle unique qu’est
le Liban ; nous voulons sauver la formule de convivialité
libanaise, ce message de stabilité, de pluralisme, d’ouverture
et de modération qu’est le Liban… Le Liban
est déterminé cette fois-ci à ne plus jamais
être une arène pour les tiraillements régionaux,
quels que soient leurs justifications et leurs mobiles…
Le Liban, dans sa composition sociale et politique, ne peut
plus supporter la répétition de ces invasions,
agressions, conflits et tutelles locales, régionales
ou internationales… Nous demandons que soient adoptée
aujourd’hui une position arabe, nette et unifiée,
en vue d’obtenir une modification du projet de résolution
franco-américain présenté au Conseil de
Sécurité, afin de permettre un règlement
durable respectant la souveraineté et la stabilité
du Liban. Il est impératif que l’ennemi israélien
mette un terme à ses actes d’agression et, simultanément,
se retire immédiatement, remette les territoires qu’il
occupe à une force internationale, échange ses
prisonniers et signale les champs de mines… La confiance
avec laquelle je m’adresse à vous est fondée
(là il a peiné à retenir ses larmes) sur
le chagrin des veuves, des enfants disparus, et les pleurs des
personnes déplacées, sur toutes les leçons
de cet échec qui a fait reculer notre pays, le Liban,
de plusieurs décennies… Nous ne sommes pas satisfaits
du projet de résolution en cours de discussion à
l’ONU, et votre appui est un droit et un devoir. La sécurité
arabe est une et indivisible, et l’avenir arabe est un
et indissociable… (Et la voix brisée par l’émotion,
il a affirmé) L’arabité du Liban n’est
pas à mettre en doute ». (Applaudissements
des présents). Il a en outre insisté à
plusieurs reprises dans son discours sur le fait que le secteur
des fermes de Chebaa, occupé par Israël, devait
être mis sous la juridiction de l’ONU avant leur
retour sous souveraineté libanaise, et ce pour retirer
au Hezbollah tout prétexte de poursuivre la résistance.
Le discours terminé, les ministres présents l’ont
applaudi debout de longues minutes. Il a vraiment excellé !
Il a parlé au nom de tous les Libanais ! Je crois
que tous les Libanais, y compris ceux du Hezbollah, attendaient
ce discours et le suivaient attentivement. On peut être
satisfait. On voudrait vraiment rêver à un Liban
pacifique qui ne serait plus le théâtre d’invasions,
d’agressions ou de conflits des autres. Un Liban à
la Suisse qui jouit d’une neutralité reconnue par
les Nations Unies et le concert des nations, notamment les voisines !
La conférence s’est poursuivie à huis clos,
et s’est terminée par un déjeuner offert
par M. Siniora. Les ministres arabes ont quitté aussitôt
Beyrouth, car dit-on, les israéliens avaient autorisé
le décollage des avions à partir de l’aéroport
de Beyrouth jusqu’au coucher du soleil !
Il n’y a pas eu de communiqué final ; mais
c’est M. Siniora qui a tenu une conférence de presse
aussitôt pour affirmer que « les ministres
des Affaires Etrangères des 22 membres de la Ligue arabe,
réunis à Beyrouth, ont apporté un soutien
complet, complet, complet aux sept points adoptés par
le gouvernement libanais ». Il a mis en garde contre
« les conséquences sur l’unité
et la stabilité du Liban d’une résolution
inapplicable qui gèlerait la situation sur le terrain
et ne tiendrait pas compte des intérêts du Liban ».
Enfin « le sommet a décidé qu’une
délégation, composée du secrétaire
général de la Ligue arabe et du ministre des Affaires
Etrangères du Qatar, qui représente les pays arabes
au Conseil de Sécurité de l’ONU, se rendra
dès ce soir à New York afin de tenter d’obtenir
une modification du projet de résolution franco-américain ».
Il a enfin précisé qu’un « sommet
arabe sur le Liban pourrait se tenir à Djeddah (en Arabie
Saoudite) si les consultations à ce sujet étaient
positives ».
J’ose espérer que la diplomatie prend le bon chemin !
En début de soirée, le Conseil des ministres s’est
réuni au Grand Sérail sous la présidence
du Premier ministre. Après de longs débats qui
ont fait suite au sommet des ministres arabes des Affaires Etrangères,
il a pris une décision qu’on peut considérer
historique et qui est celle de déployer l’armée
libanaise – il a parlé de quinze mille soldats
– au Liban-sud une fois que les forces israéliennes
se seront retirées des régions qu’elles
ont occupées depuis le 12 juillet. Cette décision
a été prise à l’unanimité,
donc avec le consentement des ministres du Hezbollah et Amal ;
ce qui lui donne une grande marge de crédibilité
vis-à-vis du Conseil de Sécurité et des
Pays qui nous aident à sortir de ce dilemme. Le gouvernement
a voulu manifestement adresser à la communauté
internationale, à la veille du débat au Conseil
de Sécurité, un message clair portant sur sa détermination
à mettre en application le plan en sept points. Cette
décision revêt, en effet, un caractère historique
à double titre. Elle met d’abord en évidence
l’unité de tous les Libanais derrière leur
gouvernement qui confirme sa détermination à interdire
toute présence militaire illégale au sud dans
le cadre du plan en sept points. Ce déploiement fera
ensuite restaurer l’autorité et la souveraineté
total du pouvoir central sur l’ensemble du Liban-sud pour
la première fois depuis le début de la crise libanaise
à la fin des années 60. En effet, depuis le début
des opérations menées contre Israël par les
organisations armées palestiniennes à partir du
territoire libanais, en 1968-1969, le sud a constamment échappé,
dans son intégralité, au contrôle de l’armée.
Israël a empêché, par ses incursions répétées
au sud et ses deux invasions de 1978 et 1982, le déploiement
de l’armée régulière. La Syrie, à
son tour, a empêché ce déploiement après
les accords de Taëf (1989) qui stipulaient le ramassage
des armes de toutes les milices et le déploiement de
l’armée sur tout le territoire national.
22h54 : je rentre d’une tournée dans les centres
d’accueil à Batroun et aux alentours.
A 19h30, j’étais à Rachkida chez cheikh
Rida quand nous avons écouté ensemble la nouvelle
des sinistrés de Houla, localité frontalière
du sud. 65 personnes, dont 27 enfants, qu’on croyait mortes
(déjà la presse et même le Premier ministre
avaient annoncé leur mort) sous les décombres
d’un immeuble à la suite des bombardements israéliens
quelques heures plus tôt, sont sorties indemnes !
Les secouristes de la Croix Rouge et de la Défense civile
étaient empêchés par les bombardements d’arriver
sur place. Ce sont les habitants du village eux-mêmes
qui ont sorti les rescapés. En observant à la
télé les images du sauvetage, nous avons eu la
tendre sensation d’une victoire sur la mort. Nous nous
sommes mis debout et nous avons prié ensemble, chacun
à sa manière, le même Seigneur Dieu pour
lui rendre grâce de nous avoir épargné un
nouveau massacre !
Mais la journée a été particulièrement
meurtrière : 67 morts et plus d’une centaine
de blessés ! C’est le bilan de « l’acte
de vengeance » ou de représailles des Israéliens
contre les douze soldats tombés hier. Les raids aériens
n’ont épargné aucune région, depuis
le sud jusqu’à la Békaa et Akkar passant
par Beyrouth, où une hécatombe a eu lieu à
Chiah, à la limite de la banlieue sud. Peu avant 20h00,
deux violentes explosions ont eu lieu à la rue populaire
Assaad el-Assaad où deux immeubles ont été
totalement détruits par un bombardement israélien
tuant 20 personnes et blessant 50. Nous l’avons suivi
presque en direct à la télé. Les bombardements
de la Békaa ont fait 11 morts et 30 blessés autour
de Baalbeck et 10 tués et 23 blessés à
Brital. La situation dans le sud est devenue particulièrement
critique après la destruction du pont de fortune qui
avait été construit à la hâte par
l’armée libanaise à l’entrée
nord de Tyr et sur le fleuve Litani coupant le sud du reste
du Liban. Un couvre-feu a par ailleurs été décrété
par l’armée israélienne dans toute la région
au sud de Litani. La banlieue sud de Saida n’a pas été
épargnée. A La localité de Ghaziyé,
les corps de 14 civils ont été dégagés
des décombres d’un pâté de maisons
détruites par les bombardements. Aussi à Ghassaniyé,
plus au sud, les corps de sept personnes ont été
dégagés.
Enfin, concernant l’offensive terrestre, les villages
de Houla, Bint Jbeil et Aïta el-Chaab ont été
le théâtre de violents combats qui opposaient le
Hezbollah à l’armée israélienne.
00h16 : Avant d’aller me coucher, je voudrais vous
adresser Seigneur cette prière du psaume 2 : « Pourquoi
cette agitation des peuples, ces grondements inutiles des nations ?
Les rois de la terre s’insurgent et les grands conspirent
entre eux, contre le Seigneur et contre son messie : brisons
leurs liens, rejetons leurs entraves… Et maintenant, rois,
soyez intelligents ; laissez-vous corriger, juges de la
terre ! Servez le Seigneur avec crainte, exultez en tremblant ;
rendez hommage au fils… Heureux tous ceux dont il est
le refuge ».
Mardi 8 août 2006,
La nuit a été un peu plus calme ; on a moins
entendu le son des chasseurs bombardiers ! Ils survolaient
peut-être ailleurs vers le sud.
La pénurie d’essence s’aggrave et les corridors
sécuritaires pour faire passer les carburants ne sont
toujours pas autorisés. Les grands axes routiers entre
les différents départements et régions
étant détruits, l’acheminement de l’aide
humanitaire et de toutes provisions devient une acrobatie difficile !
A partir de midi les événements se sont précipités :
des raids aériens et des bombardements violents ont essentiellement
visé le département de Tyr et les villages frontaliers
du sud. Les Israéliens veulent resserrer l’étau
autour de Tyr et toute la région au sud du fleuve Litani.
L’aviation israélienne a largué des tracts
au-dessus de Tyr avertissant la population qu’elle bombardera
« tout véhicule circulant au sud du fleuve
Litani !» incluant naturellement la ville de Tyr !
Les gens se sont terrés dans leurs maisons ou dans leurs
abris de fortune.
Les bombardements n’ont pas cessé pour autant ;
et ont visé particulièrement, et à deux
reprises, la localité de Ghaziyeh pour la deuxième
journée consécutive alors que se déroulaient
les funérailles de 15 personnes qui avaient trouvé
la mort la veille provoquant 6 morts et 28 blessés. Des
raids ont visé également la Békaa-est et
la Békaa-ouest provoquant 5 morts et 4 blessés.
Mais le plus grave est le siège imposé à
toute la région au sud de Litani.
Les agences humanitaires de l’ONU ont totalement suspendu
leurs livraisons d’aide à cette région « en
raison de l’insécurité ». Le
président du Comité international de la Croix
Rouge, M. Kellenberger, a du traverser à pied le Litani
pour se rendre à Tyr. Il a estimé à 100.000
le nombre de civils qui se trouvent en situation précaire.
« Notre préoccupation majeure demeure l’accès
au Liban-sud », a-t-il déclaré, soulignant
que « l’alimentation et les conditions sanitaires
sont les priorités au niveau des efforts déployés
par les organismes d’assistance ». Notre autre
préoccupation, a-t-il ajouté, est le respect des
lois humanitaires dans la conduite des hostilités. Vous
ne pouvez pas échapper à vos obligations en larguant
des tracts ». Il a enfin rappelé que « les
règles exigent de faire la distinction entre les civils
et les combattants, les objectifs civils et militaires, comme
d’user de la force de manière proportionnelle ».
Je viens d’appeler Mgr Hage, notre archevêque de
Tyr, pour avoir de ses nouvelles. Il m’a raconté
son calvaire:« Nous sommes complètement coupés
du reste du Liban ; après la menace israélienne,
aucun véhicule n’ose s’aventurer. Toutes
nos provisions viennent de Saida, et rien ne passe actuellement.
Les vivres, l’aide alimentaire et sanitaire, les carburants
manquent et rien ne passe plus. Et les Israéliens nous
promettent encore un mois de guerre ! Il y a deux jours,
je suis passé dans les paroisses de la frontière
(Ain Ebl, Rmeiche, Debl et Alma) ; je me suis rendu compte
de leur situation précaire ; ils manquent de tout.
Près de 4000 personnes sont restés sur place et
tiennent le coup. Maintenant, je ne peux plus le faire. Nous
gardons le moral et nous vivons dans l’espérance
qu’une solution sera enfin votée au Conseil de
Sécurité ».
A l’autre bout du monde, et dès son arrivée
à New York, la délégation arabe dépêchée
par le sommet de Beyrouth a été reçue par
le Secrétaire général, M.Kofi Annan, avant
de réclamer devant le Conseil de Sécurité
le retrait des troupes israéliennes du territoire libanais.
« Un tel retrait doit être un élément
clé de toute paix équitable et globale »,
a déclaré le chef de la diplomatie qatarie qui
dirige la délégation. Il a ajouté que toute
résolution appelle à « un cessez-le-feu
immédiat et complet, à un retrait des forces israéliennes
derrière la ligne bleue et au renforcement des la FINUL ».
Il a également demandé le soutien du Conseil de
Sécurité « à la décision
du gouvernement libanais de déployer l’armée
dans le sud du pays. Nous attirons l’attention du Conseil
sur les répercussions qu’aurait l’adoption
d’une résolution inapplicable qui compliquerait
davantage la situation sur le terrain et aurait de graves conséquences
pour le Liban, les pays arabes et tous les pays de la région.
Le plus affligeant, c’est de voir le Conseil demeurer
passif, paralysé, incapable de mettre fin au bain de
sang qui atteint plus cruellement chaque jour le peuple libanais
sans défense. Et ce qui se passe va semer les germes
de la haine et de l’extrémisme dans la région
et donner raison à ceux qui ont l’impression que
la communauté internationale prend parti et manque d’équité
dans ce conflit ».
C’est bien vrai et profond ce qu’il a dit. Combien
de fois on a fait comprendre aux Etats-Unis, la Grande Puissance
des temps actuels, le Pape Jean-Paul II en premier, que pour
déraciner le terrorisme il faut s’attaquer à
ses racines ; et ces racines se trouvent dans tant de peuples
opprimés qui ne demandent que d’acquérir
leurs droits et de décider de leur sort !
Le ministre libanais, M. Tarek Mitri, est intervenu ensuite
dans un vibrant plaidoyer. Réitérant l’appel
inlassable du gouvernement pour un cessez-le-feu immédiat,
il a mis l’accent sur « les pertes en vies
humaines et la situation humanitaire catastrophique devenues
le lot du Liban d’aujourd’hui. Il est regrettable,
a-t-il affirmé, que le projet de résolution (franco-américain)
ne réponde pas à nos demandes légitimes.
Il ne contient pas les conditions pour un cessez-le-feu immédiat
et total. Il ne comprend qu’un appel à une cessation
des hostilités et laisse le Liban vulnérable au
gré du vent soufflé par Israël ».
Résultat après la réunion : un nouveau
renvoi pour plus de concertations !
De son côté, le ministre français des Affaires
Etrangères, M. Douste-Blazy, a souligné la nécessité
d’ « un équilibre entre les positions
du Liban, d’une part, et l’attitude américano-israélienne,
d’autre part ».
Mercredi 9 août 2006,
Je me réveille avec la sensation que c’est le calme
avant la tempête !
J’offre la Messe avec les nombreux fidèles qui
viennent quotidiennement à l’intention de la Paix
en suppliant le Seigneur de la Paix de nous délivrer
du Mal de la haine et de la violence !
Nous avons la bonne surprise de la visite de l’archevêque
de Washington, le cardinal Theodore McCarrick. Il est arrivé
dans la matinée à l’aéroport de Beyrouth
à bord d’un avion jordanien. Accueilli par les
vicaires patriarcaux NN.SS. Abou Jaoudé et Baissari ainsi
que le Nonce apostolique Mgr Gatti et le P. Samaha président
de Caritas-Liban. Il s’est rendu tout de suite au siège
de Caritas où il a tenu une conférence de presse
précisant le but de sa visite : celui de se « trouver
aux côtés des populations déplacées
et des blessés, pour leur faire part de la solidarité
de l’Eglise catholique et de la population américaine ».
Et après avoir fait part de sa « gratitude
à tous les peuples, les Etats et les associations qui
envoient des aides humanitaires au peuple libanais par l’intermédiaire
de Critas-Liban et salué la présence du Secours
catholique », il a insisté sur la « nécessité
de mettre en place un corridor humanitaire pour que les populations
encerclées dans les zones de conflits puissent bénéficier
des aides ». Il a ensuite visité deux centres
d’accueil des déplacés à Nabaa et
Rayfoun avant de se rendre, dans l’après midi à
Dimane auprès du Patriarche cardinal Sfeir avec qui il
a eu un tête-à-tête d’une heure et
demie. Après l’entretien, il s’est dit choqué
par les « destructions causées, notamment
aux ponts et aux axes routiers, à la suite des bombardements ».
Il est resté à dîner avec le Patriarche,
puis il est parti aussitôt avec le Nonce apostolique ;
car il est attendu demain chez les trois présidents de
la République, de la Chambre et du Conseil.
Une autre visite américaine nous surprend vers midi.
C’est M. David Welch, adjoint au Secrétaire d’Etat,
Mme Rice, qui est arrivé à Beyrouth en provenance
d’Israël. Il s’est entretenu avec le Premier
ministre, M. Siniora avant de rencontrer le président
de la Chambre, M. Berry. Et dans l’après midi,
il s’est entretenu une deuxième fois avec M. Siniora
avant de repartir sans faire de déclaration. Il était
chargé de faire la navette entre Israël et le Liban
et de « faire comprendre aux autorités libanaises
qu’il n’était pas question pour les Israéliens
de se retirer avant le déploiement d’une force
internationale ». Il a tout de même déclaré : « Nous,
Américains, sommes les amis du Liban et nous ferons notre
possible pour régler cette crise ».
En Israël, d’où vient M.Welch, le Cabinet
de sécurité a donné feu vert à l’extension
des opérations terrestres au Liban-sud jusqu’au
Litani. Et l’un des membres de ce cabinet a souligné
que « ces opérations devraient durer encore
plus de 30 jours ».
A Toulon (France), et à l’issue d’une réunion
de crise sur le Liban qu’il a présidée,
le président Jacques Chirac a jugé « normal
d’intégrer les demandes libanaises »
dans l’actuel projet de résolution franco-américain.
« La communauté internationale doit prendre
en compte les réactions des différentes parties
et tenir compte notamment des intérêts du Liban,
de sa stabilité, de son unité, de sa souveraineté
et de son indépendance ». « Il
semble effectivement, a-t-il ajouté, qu’aujourd’hui
il y ait une réserve américaine pour adopter ce
projet. Je ne veux pas imaginer qu’il n’y ait pas
de solution car cela voudrait dire, ce qui serait la plus immorale
des solutions, que l’on accepte la situation actuelle
et que l’on renonce au cessez-le-feu immédiat.
Je ne veux pas l’imaginer de la part des Américains
ni d’autres. Mais si nous n’y arrivons pas, nous
aurons un débat au Conseil de Sécurité
et chacun y affirmera clairement sa position, y compris naturellement
la France, par sa propre résolution ».
21h46 : Je rentre de ma deuxième tournée
depuis ce matin dans les centres d’accueil. Les déplacés
sont inquiets de la tournure que prend la guerre ; leurs
villages dans le sud frontalier sont presque rasés et
ne savent pas quoi penser et dire. Entre temps, nous rencontrons
un vrai problème dans l’hospitalisation d’un
bon nombre d’entre eux, adultes et enfants, car la majorité
n’a pas de papiers justificatifs. Ils étaient partis
à la hâte ! J’ai contacté le
ministre de la Santé, M. Mohammad Khalifé, que
je connais depuis un moment par un médecin de Batroun
son ami, pour lui demander une solution. Il a été
compréhensif et a contacté le directeur de l’hôpital
pour faciliter leur recouvrement sur le compte du ministère
de la Santé après la présentation de la
carte d’identité du père de famille. Les
autres cas sont pris en charge par la Croix Rouge, dont les
jeunes secouristes, médecins et infirmiers, circulent
toute la journée dans le département. Il nous
reste de trouver certains médicaments pour les maladies
chroniques. La Caritas fait tout son possible pour les assurer
en les achetant à Batroun ou ailleurs.
A 20h00, j’avais suivi, dans l’un des centres, l’intervention
télévisée du chef de Hezbollah, Hassan
Nasrallah, quelques heures après la décision du
cabinet de sécurité israélien d’étendre
l’offensive terrestre. Il a donné son approbation
à la décision du gouvernement de déployer
l’armée au Liban-sud ainsi que le renforcement
de la Finul. « Le déploiement de l’armée
libanaise est la meilleure alternative et la plus adéquate
au déploiement de forces internationales dont on ignore
d’où elles prendront leurs ordres et quelle sera
leur mission. Renforcer la Finul aidera l’armée
libanaise à remplir sa mission ». Et d’ajouter à
l’envers des Israéliens : « Vous ne
serez pas en mesure de rester sur notre terre et, si vous y
entrez nous vous en expulserons par la force. Nous transformerons
notre précieuse terre du sud en cimetière pour
les envahisseurs sionistes ».
Il faudra s’attendre donc à des représailles
israéliennes encore plus dures ! Que Dieu nous sauve !
00h12 : juste avant d’aller au lit, je jette un dernier
coup d’œil à la télé :
on annonce le début de l’offensive terrestre israélienne
attendue ! Le canal Al Jazirah nous montre des images du
côté israélien : c’est l’enfer
qui se déchaîne ! Comment pourrais-je arriver
à dormir ? Seigneur, que faire ? Prier, garder
confiance, rester debout ! Oui. Mais aidez-moi à
le faire ! Je vais lire les psaumes d’appel au secours
en situation de détresse ! Et dire mon rosaire ;
peut-être vais-je finir par m’endormir !
Jeudi
10 août 2006,
J’ai très mal dormi ! Tôt le matin,
les chasseurs bombardiers israéliens n’ont pas
arrêté de survoler le ciel libanais, alors que
l’offensive terrestre, partie vers minuit, augmentait
d’intensité. Il est très difficile de s’éloigner
de la radio et de la télé. Mais je suis descendu
pour la Messe de 7h00 ; les fidèles sont là,
et nombreux, tremblant de peur. Ils viennent cependant prendre
une bouffée de courage et d’espérance dans
la Parole de Dieu et dans l’Eucharistie, à l’exemple
des premières communautés chrétiennes.
L’offensive israélienne a progressé de quelques
7 km dans le territoire libanais ; elle a été
stoppée aux portes de la ville de Khiam, mais elle a
pu entrer dans la ville de Marjeyoun. Pour soutenir l’avancée
des troupes, l’aviation israélienne a bombardé
toute la région jusqu’à Tyr ; et
elle a même atteint le nord et la Békaa en passant
par Beyrouth. Elle a bombardé l’ancien phare de
Beyrouth qui est voisin du relais de la radio nationale.
A 12h20, elle a même bombardé un autre relais de
la même radio nationale à Amchit, juste à
côté de Batroun. Dans l’après-midi,
les soldats israéliens ont occupé la caserne de
l’armée à Marjeyoun qui abrite 350 hommes
de l’armée et des FSI(Forces de Sécurité
Intérieure), commandés par le général
Adnan Daoud, et a perquisitionné l’armurerie à
la recherche de roquettes, sans pourtant rien trouver. Le ministre
libanais de l’Intérieur a tout de suite considéré
que les militaires libanais sont « séquestrés »
par les Israéliens.
A Beyrouth, des tracts ont été largués
par l’aviation israélienne au début de l’après-midi
invitant la population de la banlieue-sud à fuir les
bombardements. Des dizaines de milliers ont pris à la
hâte la route vers le nord « plus sûr » !
Trois heures plus tard, des tracts ont été largués
dans le nord imposant un couvre-feu aux véhicules, et
surtout aux camions et camionnettes, de 20h00 à 7h00,
avec la menace de bombarder tout ce qui bouge ! La peur
s’installe, et les gens se terrent chez eux.
A 19h00, comme tous les jeudis, nous avons la Messe avec la
procession du Saint Sacrement. Les fidèles étaient
nombreux à venir prier cachant leur peur et leur crainte.
Nous avons profondément prié en nous confiant
à Notre Seigneur Jésus Christ présent parmi
nous. Et, à 20h00, ils devaient partir ! Mais que
faire des déplacés qui arrivaient de Beyrouth,
notamment de Chiyah ? Nous avons quand même risqué
à accueillir rapidement ceux qui se sont arrêtés
à Batroun. J’ai tout fait avec mes jeunes pour
caser les quelques familles, totalement démunies et fatiguées.
Je ne suis rentré qu’à 22h55.
Seigneur, Viens à notre secours ! Aide les responsables
et les Puissants de ce monde à trouver une solution,
au moins pour les civils innocents !
Et l’on continue de nous promettre qu’une entente
franco-américaine est sur le point d’être
réalisée ! « Paris et Washington
auraient trouvé une plate-forme commune pour satisfaire
le Liban et Israël ». Attendons voir !
Je me mets devant l’ordinateur pour lire les nombreux
messages de soutien qui m’arrivent, comme tous les jours,
de tant d’amis à travers le monde: de la France
(notamment de Saint Etienne avec qui nous sommes en jumelage,
de Paris, de Bretagne), de l’Italie (notamment de Milan
et de Rome), de l’Allemagne et des Etats-Unis. Le fait
de savoir que nos amis sont unis à nous dans la prière
en ces temps d’épreuves m’encourage et me
soulage ; et m’ouvre surtout des horizons dans un
Liban totalement assiégé. Je respire ! D’ailleurs,
je publie des extraits de ces messages chaque dimanche dans
le Bulletin paroissial (cf. notre website www.diocesebatroun.org)
pour partager avec les Batrounais et les autres le sentiment
d’être soutenu et nous encourager mutuellement.
Seigneur, je ne veux croire qu’en vous ! Je voudrais
faire mienne la prière du psaume 22 :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?
J’ai beau rugir, mon salut reste loin. Le jour, j’appelle,
et tu ne réponds pas, mon Dieu ; la nuit, et je
ne trouve pas le repos.
Pourtant, Tu es le Saint. Nos pères comptaient sur Toi ;
ils comptaient sur Toi, et Tu les libérais ; ils
criaient vers Toi, et ils étaient délivrés ;
ils comptaient sur Toi, et n’étaient pas déçus…
Ne reste pas si loin car le danger est proche et il n’y
a pas d’aide ».
Mais en priant ce psaume, je me suis souvenu des Apôtres
dans la barque recouverte par les vagues alors que Jésus
dormait. « Ils s’approchèrent et le
réveillèrent en disant : Seigneur, au secours !
Nous périssons. Il leur dit : Pourquoi avez-vous
peur, hommes de peu de foi ? » (Mt.8, 25-26).
Oui, Seigneur, vous avez raison ; de quoi aurons-nous peur
et vous êtes là, avec nous, au milieu de la tempête ?!
Je vais pouvoir dormir !
Vendredi
11 août 2006,
La journée, journée de guerre naturellement, commence
très tôt. A 5h00, alors que je me réveillais,
j’ai entendu des bombardements dans le nord. C’est
la radio qui me donne la réponse : des raids israéliens
ont visé le Akkar. L’aviation israélienne
a bombardé le pont de Hissa sur la route qui mène
vers la Syrie, faisant un mort. Une demie heure après,
alors que les habitants du coin sont venus sur les lieux, les
appareils sont revenus à la charge une deuxième
fois faisant dix autres tués et quatre blessés !
Malheureusement, les Israéliens nous ont déjà
habitués à de telles manières de frapper.
D’autres raids ont suivi sur tout le territoire libanais :
douze raids en une heure sur la banlieue sud de Beyrouth, onze
sur la Békaa nord et sud frappant les routes reliant
le Liban à la Syrie et d’autres raids sur la ville
de Tyr et ses alentours.
Entre temps, l’offensive terrestre se poursuit difficilement
autour des quatre axes frontaliers du sud, et la ville Marjeyoun
reste le point critique.
Que dire de cette matinée si violente ?
A 6h30, je dois partir à l’hôpital pour célébrer
la Messe et visiter les malades. Il m’a fallu une prière
profonde pour reprendre du courage et y aller. Il n’y
avait presque personne dans les rues. Le couvre-feu et la pénurie
d’essence y contribuant !
A 8h30, j’effectue ma première tournée dans
les centres d’accueil de Batroun. C’est la deuxième
journée qu’on ne réussit pas à leur
assurer le pain ; les camionnettes qui délivrent
le pain n’osent plus circuler ; il a fallu que je
contacte les boulangers de Batroun pour assurer les rations
voulues. Durant la journée, notre attention reste orientée,
d’un côté, vers New York où les tractations
serrées sont menées entre Américains et
Français pour arriver à un accord sur une résolution
acceptable, et de l’autre côté, vers Marjeyoun
où des tractations sont menées pour évacuer
les 350 hommes de la caserne occupée par les Israéliens
et laisser passer les civils qui désirent fuir les zones
de combat. Une journée tendue et nos nerfs aussi.
Ce n’est qu’à 16h50 que les Israéliens
ont donné le permis au convoi qui s’est formé
(550 voitures, près de trois mille personnes civiles
auxquelles il faudra ajouter les 350 militaires) de quitter
Marjeyoun. Le convoi devait être escorté par les
Casques bleus de la Finul, qui se sont retirés après
les premiers kilomètres sans donner de raisons. M. le
Préfet du Nord et Mme le Sous-Préfet de Batroun
m’appellent déjà pour m’annoncer qu’il
faut nous préparer à accueillir à Batroun
quelques 350 personnes de ce convoi qui arrive. J’effectuais
ma tournée habituelle en dehors de Batroun. Je préviens
immédiatement les responsables de nos centres d’accueil
dans le département. Et je reste accroché à
la radio pour suivre en direct le parcours du convoi. Il a fallu
plus de deux heures pour parcourir les quelques 13 km séparant
Marjeyoun du premier village du département de Hasbaya,
dans la Békaa-Ouest, appelé Kfeir.
A 21h30, j’étais déjà rentré,
l’inattendu arriva ! Des drones israéliens
tirent cinq missiles sur le convoi faisant 8 tués et
40 blessés et semant la terreur. Les voitures ne savaient
plus où fuir et les ambulances de la Croix Rouge n’osaient
pas s’approcher car elles avaient été visées
peu avant par deux missiles faisant un tué et deux blessés
dans les rangs des secouristes ! Encore un nouveau massacre
perpétré sous les yeux des médias alors
que les Grands de ce monde cherchent toujours à s’entendre
sur une résolution à adopter au Conseil de Sécurité
! C’est la désolation !
On a su plus tard que les rescapés du convoi ont du chercher
refuge dans les villes et villages de la Békaa-Ouest,
et certains d’entre eux ont même réussi à
arriver jusqu’à Zahlé.
A 22h00, la famille Choucair m’appelle pour aller accueillir
les parents qui viennent d’arriver de leur village de
Zaoutar, à la frontière sud. Le papa, soixante-seize
ans, et la maman, soixante-douze, étaient partis tôt
ce matin prenant des taxis à certains parcours, et faisant
à pied d’autres parcours. « Je ne voulais
pas quitter ma maison, m’a dit le papa. Mais après
avoir assisté à sa destruction et après
les appels insistants de mes enfants, j’ai fini par accepter.
Mais quelle journée ! Je suis passé par l’enfer
du feu et de la mort ! A mon âge, avais-je besoin
de tout cela ? Mais le fait de savoir que j’allais
être accueilli chez des frères ici m’a soulagé.
Je ne demande qu’une chose à Dieu mon Créateur :
c’est de retourner mourir sur ma terre du sud ! ».
22h30 : je rentre chez moi, et je me mets à l’ordinateur
pour lire les messages de la journée et écrire
la suite de mon diaire.
Parmi les messages reçus, je m’attarde à
celui significatif de Mgr Dominique Lebrun, évêque
nommé de Saint Etienne : « Sans
tarder, m’écrit-il, je veux vous dire combien je
suis proche de vous depuis longtemps. La situation de cette
région du monde où Dieu a choisi d’établir
la Paix, Sa Paix, me tient particulièrement à
cœur, comme, je pense, à tout chrétien. Les
événements récents sont horribles. Votre
message et votre livre de bord viennent à la rencontre
de ma nouvelle charge. Votre présence le 9 septembre
(célébration d’ordination épiscopale
à laquelle j’avais été invité
par l’évêque sortant Mgr Pierre Joatton)
serait hautement significative, mais là, il faut s’en
remettre à la Divine Providence ».
C’est un encouragement de plus ajouté à
tant d’autres que je reçois tous les jours et dont
je choisirai des extraits pour le Bulletin paroissial.
00h20 : Je suis toujours dans l’attente du résultat
de la réunion du Conseil de Sécu |